Des femmes, par milliers, écrivent. Divinement. J'en scarifie la certitude sur le revers du poignet, passage des routes sanguines. Que ça pleuve la vie. Pas celle des magazines où le rouge est bouche factice à taire les cris.

Font défaut, dans mes textes, équarrissage, scènes d’exposition, précision du personnage que sais-je. Des silences. Une logique.
C’est que je suis pressée. Je tâche de jeter dans l’écrire le suc de mon chaos. Le reste est détail. Un éditeur, un metteur en scène qui, par mon univers serait attiré, remédieraient aux bénignes imperfections.
L’écrivain soupire, tire la chaise à lui, trempe les lèvres dans un café. Il écrit.
D’autres personnes, peut-être vous, affirment que la réécriture d’un texte est plus essentielle que l’acte nommé premier jet. La réécriture ferait l'écrivain.
Je tiens pour sacré le fil tendu, hic et nunc, entre l’imaginaire et le mouvement de la main.
Ne suffit-il pas, ensuite, d’épousseter, de défricher, d’insérer ? Cela est-il de l'art ? C'est du nettoyage. Autant faire ça bien, d'accord. Passer et repasser, d'accord. A un moment, s'arrêter de poncer. Laisser place à l'oralité, le souffle, l'indigence. Faire que l'humanité transpire. Un roman ne correspond pas à une fiche de paie.
Vous écrivez ? Vous êtes écrivain.
Je m’efforce d’être attentive à mes propres lacunes. L’enfant saute dans la flaque malgré l’interdit, l’enfant a un corps, le corps se réjouit de faire pleuvoir à l’envers. L’anarchie a du bon.
Parfois l’anarchie désarçonne.
J'apprends à contenter. Contenter le lecteur de marcher à mes côtés.

Le talent, c’est avoir envie de faire quelque chose. Brel le dit.
Envie de montrer.
Tant que l’envie nous habite, il y a chemin. Ne justifions pas nos envies. Une envie n’est conforme à nulle autre.

Les gens que nous sommes vont peu, ou pas, au théâtre. Difficulté de se parquer, froid, agressions.
Fatigue.
Nous inventerons le droit de nous réjouir ensemble, dans nos maisons, nos rues, nos vergers. Le théâtre, la poésie, le seul en scène seront donnés au cœur du familier. Les gens prendront le risque de recevoir d’autres gens. Musique, pain au levain, main sur l'épaule. Le chapeau circulera. Les comédiens exerceront leur métier dans nos salons. Nous aimerons cela.
Nous crevons d'être coupés de l'humain. Les humains sont passionnants. Forts ou faibles, s'ils sont dans la beauté d'un texte, d'un jeu, d'une communauté, ils ne s'excuseront plus de n'être qu'eux-mêmes.

Les gens que nous sommes lisent peu. Temporalité d'aiguilles sur laitage de peau.
Fatigue.
Une jeune génération arrive. Elle lit. Sur tablette et alors. Ça fait moins d'arbres coupés, nom de dieu. Moins de gaspillage.
Il y aura toujours des gens a fabriquer des livres.
Il y aura toujours des gens a éditer des inconnus (Là, ça craint. Ce genre d'animal est en voie de disparition. Le népotisme le tue à petit feu).
De plus en plus de femmes écrivent. C'est sacrément torché. Elles arrivent en masse sur le marché.
Vous dites : marché ?
Il n'y a pas d'un côté les gens talentueux, de l'autre ceux qui écrivent bien pas davantage. J'aime écouter mon copain Stanislas jouer du Chopin. En plus de son boulot, il en fait tous les jours une demi-heure. Il joue pour moi. C'est beau à crever. 
Être écrivain n'équivaut pas à être encensé par les journalistes littéraires ou devenir des chiffres sur des comptes en banque. 

De nouvelles façon d'éditer verront le jour. Numériques. Au catalogue non saturé. Le comité de lecture sera rigoureux , audacieux, contemporain. La maison publiera e-books et versions papier. D'autres supports seront inventés. Écologiques, recyclables, peu onéreux. Des livres/objets d'art.  Le bouche à oreille vaudra davantage que l'écran. Une nouvelle ère s'ouvre, débarrassée de l'entre-soi des gens de lettres parisiens.

Des gens choisissant l'écriture en vue d'embellir l'aigreur du chaos. Ça ne soigne pas, l'art. C'est un radeau. Vous ne coulez pas. Vous êtes aux premières loges, dans un silence d'or, pour le coucher de la dame qu'est le soleil. Vous enfouissez vos larmes dans ses cheveux. Bientôt la tempête gronde. Vous vous allongez à même l'écharde. Vous vous endormez.
La tempête passe.
Avoir la foi, c'est cela. Savoir que le soleil revient. 
J'ai foi en une littérature nouvelle. Dégagée du diktat des puissants dont la complaisance est l'entre-soi.

Si vous aimez écrire, ne lâchez pas. Chaque jour écrivez. Dix minutes. Trois heures. L'art s'acquiert dans la joie par le travail. Vous êtes un artiste. 
Artiste de votre propre vie. 
Éprouvez-en fierté. Ne baissez pas l'échine. Écrivez. Vivez. Ne vous imposez pas de rêves qui soient lourds. Écrivez. Résistez. Ne vous désolez pas de la pauvreté. La consommation est arnaque. Les voyages, antidépresseur. Allez où se trouvent les humains. Marchez. Dormez. 
Ayez confiance.